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Pinault
et Arnault sont dans la lagune
La tentation de Venise
Alors
que François Pinault vient dacquérir dans la Cité
des Doges le Palazzo Grassi, Bernard Arnault a choisi dapporter
son soutien au pavillon français de la 51e Biennale dart
contemporain. Mais pourquoi les industriels français aiment-ils
tant Venise?
De
notre envoyé spécial en Italie
Une nouvelle
capitale culturelle française est-elle née sur les rivages
de lAdriatique? On a pu le penser quelques heures avant louverture
de la 51e Biennale dart contemporain de Venise. Dans les allées
de cette grand-messe de la création planétaire, les patrons
de musée croisent les collectionneurs, les attachés de presse,
les directeurs de la communication, les fonctionnaires, les stars du rock
ou du cinéma (cette année Elton John, Cate Blanchett ou
les duettistes électroniques de Kraftwerk, qui ont donné
un concert lors dune soirée privée). On ne vient plus
à Venise pour mourir. On y vient pour voir et pour y être
vu. Cette année, 70 pays participent à la Biennale. Certaines
délégations ont fait le voyage pour la première fois,
tels le Maroc, lAlbanie, la Biélorussie, le Kazakhstan ou
lOuzbékistan. Les uns exposent dans des lieux répartis
dans la ville, les autres occupent des pavillons nationaux disséminés
dans les Giardini, ce parc qui borde le Grand Canal. Et puis il y a désormais
ce quon appelle le «off», une multitude dévénements
organisés par les artistes eux-mêmes dans les rues ou les
lieux les plus reculés.
Deux jours avant linauguration officielle, le 9 juin, un premier
visiteur venu de France a parcouru les expositions. François Pinault
avait visiblement souhaité prendre de lavance tout en faisant
montre dune certaine discrétion. A Venise pourtant, le collectionneur
français a la cote, tant auprès des médias que des
autorités locales, depuis quil sest porté acquéreur
du prestigieux Palazzo Grassi. Interrogé sur ses intentions, il
a demandé «quon lui laisse le temps dêtre
installé». On sait quà lautomne prochain
il devrait présenter dans cet édifice une partie de sa collection
dart.
A quelques heures près, François Pinault aurait pu rencontrer
le ministre français de la Culture et de la Communication. Renaud
Donnedieu de Vabres na pas eu lair de regretter ce rendez-vous
faussement manqué. Lorsquon lui a demandé si François
Pinault avait répondu à sa proposition dinstaller
sa collection dans les murs de lactuel Palais de Tokyo à
Paris, le ministre a répondu: «Je nai pas le sentiment
que François Pinault retienne notre proposition.» Plus tard,
au cours dun point presse, il a précisé quune
grande exposition consacrée à la création française,
mêlant arts plastiques, design, mode, serait organisée au
cours du premier semestre 2006 au Palais de Tokyo. Un événement
qui devrait annoncer une nouvelle configuration pour cette institution,
plus de 6000 mètres carrés de ses espaces actuellement inoccupés
devant être aménagés dans un proche avenir.
Cest en compagnie dun troisième visiteur venu lui aussi
de France que le ministre a parcouru limposante nef des Corderies,
théâtre de lexposition «Toujours un peu plus
loin», avant de se retrouver au pavillon français, tout entier
envahi par une uvre dAnnette Messager (voir encadré).
Que venait donc faire Bernard Arnault à Venise? Le président
du groupe LVMH est lui aussi un collectionneur. Et le groupe quil
dirige apporte depuis plus dune dizaine dannées son
soutien à la création contemporaine et au patrimoine artistique,
sous la forme notamment dun mécénat accordé
à plus dune vingtaine dexpositions en France et à
létranger. Pour la Biennale de Venise, il a apporté
son concours à la réalisation de luvre dAnnette
Messager. Une première dans la Cité des Doges? Pas vraiment,
puisque depuis quelques années LVMH apporte sa contribution au
Comité français pour la Sauvegarde de Venise. Cette initiative
a permis notamment la restauration des appartements royaux du Musée
Correr, place Saint-Marc. Faut-il voir dans cette présence une
volonté de répondre à linstallation de François
Pinault au cur de la plus prestigieuse ville-musée au monde?
Dans lentourage de Bernard Arnault, on affirme que non. Le duel
Arnault-Pinault naura donc pas lieu dans cette capitale des arts.
Après tout, Venise est une minuscule cité française
qui ne compte que 320 ressortissants sur une population totale de 60000
habitants.
Et cest bien là le paradoxe de cette 51e édition de
la Biennale, qui a vu Donnedieu de Vabres signer avec son homologue italien,
Rocco Butiglione, une déclaration en faveur dune charte pour
lEurope de la culture texte que le ministre italien navait
pu signer lors des Rencontres pour lEurope de la culture en mai
dernier. Un paradoxe? Quel paradoxe? Les premiers visiteurs de la Biennale
ont pu constater, les uns avec amertume, les autres avec ironie, que du
côté des cimaises la présence française était
on ne peut plus symbolique. Une situation qui nétonne pas
cette galeriste parisienne: «Cest normal. Pendant des années,
jai été lune des seules à soutenir les
artistes français, lune des seules à continuer daffirmer
que nous avions un rôle à jouer sur la scène internationale.
Aujourdhui cest fini. Les artistes français ont plombé
ma galerie! Plus personne nen veut!» Un constat pour le moins
excessif qui se nourrit peut-être aussi dune nostalgie, celle
dun âge dor dont le terme est venu à échéance
en 1964, lannée où le lion dor de la Biennale
a été décerné à lAméricain
Robert Rauschenberg alors que les Français sattendaient à
voir couronner Roger Bissière.
Mais le monde a changé. Et ceux qui représentent les artistes
français, qui ont pour mission de les faire connaître, devront
sy faire. A cet égard, les deux imposantes expositions qui
donnent le la de cette Biennale fournissent un lot dindications
précieuses. Une première, ce sont deux commissaires espagnoles
qui ont été invitées à en assurer le commissariat.
A María de Corral revenait la tâche dorganiser «lExpérience
de lart» dans les 34 salles du pavillon italien; Rosa Martínez
a quant à elle conçu le plateau de «Toujours un peu
plus loin», regroupant les uvres dune cinquantaine dartistes
déployées tout au long des 9000 mètres carrés
des Corderies, vestige de lancien Arsenal de la ville. Un constat
simpose: le son, limage envahissent la plupart des espaces.
La vidéo, les installations et dans une moindre mesure la photo
sont devenues les nouveaux sésames de la création.
A lArsenal, les visiteurs sont ainsi accueillis par les affiches
géantes des Guerrilla Girls, un collectif dartistes américaines
créé en 1985: déguisées en gorilles, elles
brandissent des pancartes saluant ironiquement «la Biennale féministe».
Plus loin, ce sont les superbes vidéos de Stephen Dean qui donnent
à voir de spectaculaires mouvements de foule composant des mosaïques
de couleur en perpétuel déplacement. Ailleurs, ce sont les
Blue Noses un duo dartistes russes qui provoquent
la curiosité, et parfois le rire, avec leur installation composée
de douze cartons ouverts: lorsquon se penche au-dessus, on y découvre
des saynètes ironiques dignes du vidéaste français
Pierrick Sorin. La rutilante batterie de cuisine de lIndien Subodh
Gupta attire tout autant lattention, de même le lustre géant
de Joana Vasconcelos, réalisé à laide de tampons
périodiques. Un couple franco-britannique composé
du Français Pierre Coinde et du Britannique Gary ODwyer
propose de son côté au visiteur de choisir un morceau de
musique sur un ordinateur, puis de sallonger sur un lit, le temps
de sa diffusion.
Quelle image retenir de ce foisonnement? Le but de la Biennale nest
pas de dresser un panorama exhaustif de la création actuelle. Il
vise davantage à en donner une interprétation toute subjective,
liée à la personnalité et au goût des commissaires.
En pénétrant dans le pavillon italien, on saperçoit
que les facettes de la perception artistique par les uns et les autres
sont multiples. Ici, on retrouve la peinture avec des salles sans surprises
consacrées à Bacon, Tàpies, Bernard Frize (enfin
un Français!), Philip Guston, Gabriel Orozco, Marlene Dumas.
Dans les pavillons nationaux, celui des Etats-Unis célèbre
le peintre Ed Ruscha, tandis que les Anglais consacrent leur espace à
Gilbert & George. Les Japonais, eux, ont misé sur la photo
avec une émouvante présentation des clichés dIshiuchi
Miyako qui montre les images dobjets ayant appartenu à sa
mère défunte. Rien de très révolutionnaire
dans tout cela. Mais le sentiment quand même très net que
les frontières de lart bougent. A preuve ces vidéastes
qui, à limage de la Finlandaise Eija-Liisa Ahtila, composent
des uvres où le récit prend toute sa place. Nous ne
sommes pas encore en septembre, mais déjà on se croirait
déjà à la Mostra!
51e Biennale de Venise, jusquau 6 novembre. Rens.: (00-39) 041-521-87-11
et www.labienale.org
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