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Point de vue de l'AFAA dans Le Monde, 20 Juin 2005

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Le Monde

Point de vue
Art contemporain : cessons l'autofustigation !, par Olivier Poivre d'Arvor
LE MONDE | 20.06.05 | 13h25

L'heure exacte où Le Monde titrait, sur une page, "Les artistes français contemporains s'exportent mal", la Biennale de Venise décernait à la France son Lion d'or pour le pavillon français, récompense magnifiquement gagnée par l'artiste Annette Messager. Cinglant démenti apporté par un jury international à un vieux serpent de mer hexagonal : l'autofustigation systématique.


L'art contemporain, mal-aimé dans notre culture française patrimoniale, en fait régulièrement les frais. Ça suffit.

Il n'y a qu'en France qu'un pareil masochisme est de rigueur. Cessons le jeu de massacre ! Le diagnostic était écrit d'avance, reprenant en cela un papier publié il y a quatre ans à l'occasion de la Biennale de Venise 2001 ­ à la même heure, Pierre Huyghe remportait le prix spécial du jury... ­ et un rapport tout en chiffres et en graphiques fait autrefois par un sociologue sur la situation de l'art français à l'étranger. A croire que plus les artistes français marquent des points à l'étranger, plus le renouveau est visible, palpable, plus les prophètes de malheur s'en veulent de s'être trompés et en rajoutent dans la mauvaise foi critique.

Ces prophéties sont tellement convenues, elles flattent tant le populisme. Mais on ne peut délibérément conclure que les artistes français n'intéressent personne sans s'exposer à une réponse, tant ce constat est excessif et volontairement "sensationnel". C'est causer à ces créateurs un réel et injuste préjudice, d'autant plus mal compris à l'étranger qu'ils y suscitent une curiosité et un intérêt croissants.

Cette année à Venise, dans la sélection officielle, on trouvait outre Annette Messager, artiste invitée dans le pavillon national, quatre artistes, et non un comme on le prétend : Bernard Frize, Léandro Erlich, Stephen Dean et Pierre Coindé. Quatre artistes, soit... deux fois le nombre d'artistes italiens retenus. Sans compter d'autres artistes de grand talent présents dans le off : Robert Combas, Lucy Orta et Henri Foucault...

Mais qu'importe le nombre ; finalement, la qualité prime. Le jury international de la Biennale, unanime, a choisi d'honorer la France et de célébrer Annette Messager. Et Venise, pour qui l'ignore, est un peu l'Hollywood des arts plastiques et les Lions d'or l'équivalent des Oscars pour le cinéma.

Des faits et des chiffres, encore : depuis 1945, la France, avec 15 prix, domine de très loin la Biennale de Venise. Si nous ne sommes pas encore au top du box-office du marché de l'art, la liste des artistes français reconnus à l'étranger ne cesse de s'allonger. Les grands, les aimés, certes : Buren, Boltanski, Calle, Messager, Venet, Garouste, Di Rosa, Combas, Raynaud, Lavier, Bustamante, Sarkis, Hyber... Et d'autres, désormais : Huyghe superstar, Gonzalez Foerster, Ohanian, Peinado, Parreno, Veilhan, Lévêque, Orta, Ming, Sala...

Ces artistes sont de plus en plus présents dans les grands événements internationaux (la dernière Documenta en a fait la démonstration), mais également dans les galeries étrangères. Et nos galeries ont gagné du terrain à l'étranger : certaines s'implantent aux Etats-Unis, d'autres ­ plus de douze en 2004 ­ sont présentes à Art Basel Miami... Sans parler de la notoriété grandissante des designers et des architectes français à l'international.

Pourquoi ne pas prendre en compte, dans ce constat, l'invitation exceptionnelle faite à Daniel Buren, ce printemps, pour exposer, seul, au Musée Guggenheim de New York ? Une monographie d'un artiste français vivant en un pareil lieu, voilà qui est nouveau ! Ou l'invitation faite aux artistes français dans les collections du Fonds national d'art contemporain, lors de la prochaine foire de Miami ? Ou encore la saison française prévue à Londres, dans les meilleurs musées et galeries, au printemps 2006 ?

La France a gagné le Lion d'or du meilleur pavillon national en 1997 avec Fabrice Hyber. En 2001, Anri Sala et Pierre Huyghe remportaient des prix. En 2005, Annette Messager, magistrale, fait l'événement du plus grand événement international des arts plastiques.

Certes le marché ne nous favorise guère, nous plaçant derrière les Allemands, les Américains et les Britanniques. Mais, aujourd'hui, le secteur privé apporte une contribution essentielle. Pourquoi, malgré les indéniables bonnes nouvelles, cet acharnement masochiste ? Les chiffres du cinéma français, rapportés au box-office mondial, sont bien faibles si on les compare à la place de nos plasticiens dans le concert international.

C'est à croire que la cible est commode et facile. Qu'on cesse de nous rabâcher que Paris n'est plus, depuis 1945, le centre du marché de l'art. On le sait ! Personne ne déplore que la France ne soit plus le centre du monde dans le domaine de l'économie, de la diplomatie, du commerce. Ni le centre du monde littéraire ou éditorial. Picasso, Proust, Piaf sont morts. Ça devait arriver, et il faut s'en remettre. Vive leurs successeurs !

Je prétends que nos plasticiens sont attendus, aimés pour leur inventivité, leur diversité. Cessons de dénigrer celles et ceux qui, comme le disait le poète mauricien Malcolm de Chazal, portent "les images haut dans le ciel, au grand mépris des profanateurs" .

Et ne boudons pas notre plaisir d'être souvent enviés de par le monde pour l'attachement de notre pays à défendre notre culture, notre création vivante !


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Olivier Poivre d'Arvor est écrivain, directeur de l'Association française d'action artistique.