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Une époque dans le miroir de l'art, Béatrice Comte, Le Figaro Magazine, 2 juillet 2005

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Le Figaro Magazine

Vivre l'avant-garde au coeur même de la nostalgie est assez piquant : jusqu'au 6 novembre, la Biennale de Venise présente de l'art contemporain ce que ses professionnels veulent en montrer. Mais elle laisse aussi filtrer les rudes nouvelles du monde.

La Biennale de Venise fut créée en 1895 pour que chaque pays exposât dans son pavillon des Giardini le meilleur (officiel) de son art. Depuis lors, la ville s'est enfoncée de 25 centimètres, mais la Biennale a hissé haut sa notoriété, ce que symbolise cette année la Mer verticale projetée à 44 mètres dans le ciel par Fabrizio Plessi. Le rendez-vous vénitien a multiplié les pavillons nationaux, investi la Corderie de l'ancien Arsenal, essaimé dans la cité : palais, églises, ponts, quais, canaux, plus rien ne lui échappe. Des biennales ont partout surgi, à Prague, Shanghai, Moscou, Sao Paulo, Dakar ou Montréal : seule celle de Venise donne vraiment le ton, amplifie ou discrédite les tendances et, bien que rien n'y soit à vendre, participe à la fixation des cotes.


En effet, après l'avoir rapidement parcourue durant les très mondaines journées d'inauguration, marchands et collectionneurs déferlent sur la Foire de Bâle (la plus courue de toutes), afin d'acheter les talents qu'ils viennent de déceler. François Pinault, par exemple, a acquis avant même le vernissage de Bâle les oeuvres que proposait Thomas Schütte, un artiste figuratif récompensé à Venise d'un lion d'or. L'art ne se limite plus à combler la sensibilité ou à susciter la réflexion : le très sérieux fonds d'investissements Barclays Capital vient de le classer parmi les placements fructueux, à condition d'évaluer ses performances sur trente-cinq ans. Autant qu'esthétique, éthique ou ludique, sa valeur est désormais spéculative et financière.


Mais il existe une autre lecture de la Biennale. Celle qu'induit Antoni Muntadas en faisant défiler des brèves sur l'écran du pavillon espagnol. Celle qui dresse une cartographie morale et psychologique de la planète, un état des lieux politique et sociétal. Les créateurs pressentent et ressentent les convulsions du monde, s'en font l'écho, en sont un révélateur : dans le pavillon russe, Galina Myznikova et Sergueï Provorov font souffler le grand vent qui tout emporte, dans le pavillon israélien, Guy Ben Ner s'invente pour refuge un arbre en kit. Quoi de plus explicite que la sévère installation de l'Iranienne Mandana Moghaddam : un pesant cube de ciment brut suspendu par quatre nattes épaisses, veillé par des jeunes femmes vêtues à l'occidentale qui ramènent, comme un voile, leurs longs cheveux sur leur visage ? Prendre le temps de visiter tous les accrochages, c'est se trouver presque partout dans le monde à la fois, penser quelques minutes comme une Coréenne seule face à la foule ou comme un Ukrainien manifestant en orange. Comme une Afghane qui, en silence, repeint des ruines en blanc ou comme un Roumain qui voit en l'Europe un trou noir. C'est prendre conscience de l'explosion continue du monde, de l'obsolescence de nos atlas, de l'incertitude des temps. Tadjikistan, Slovaquie, Monténégro, Estonie : encore incertain, le geste créateur dans ces «nouveaux» pays est une affirmation identitaire, une recherche d'enracinement, une tranche d'histoire immédiate. Après tant de sollicitations, se laisser paisiblement envoûter par la vidéo onirique de Pipilotti Rist projetée à San Stae sur un plafond baroque tendu de blanc est un vrai bonheur.


Le Biennale 2005 présente deux manifestations internationales - nettement «occidentalo-centrées». La première, intitulée par son commissaire Maria de Corral «L'expérience de l'art», fait dans le labyrinthique pavillon italien le point sur la décennie passée, privilégiant la vidéo sans négliger peinture et sculpture : la nostalgie du jamais plus s'accompagne d'une appropriation du passé considéré comme simple matériau, l'angoisse devant la montée des pouvoirs croise un rapport souvent violent au corps désublimé. Le moment le plus hilarant en est le film porno-kitsch Caligula, par Francesco Vezzoli : péplum orgiaque moquant l'original censuré de 1974, il est décapant au possible.

Rêver l'Islande et la Hongrie


La seconde exposition internationale, installée par Rosa Martinez dans la somptuosité défaite de l'Arsenal, conçoit le présent comme préfiguration du futur immédiat. Long cheminement (2 kilomètres) de la lumière vers un obscur peut-être salvateur, elle est titrée «Toujours un peu plus loin». Elle s'intéresse à ce qui perturbe la perception : dans l'une des salles en lumière noire, des images mouvantes sont ainsi projetées à grande vitesse et à contresens, ce qui donne une folle sensation de vertige. Empire d'un paradoxe théâtralisé, elle alterne d'innombrables vidéos bombardeuses d'images avec des pièces contemplatives comme le cercle en sable blanc de Mona Hatoum ou la dalle aux pelures-pétales de Bruna Esposito, et les irrésistibles pitreries filmées par Viacheslav Mizin avec les rites terrifiants photographiés par Cristina Garcia Rodero. Strictement dévolue à l'installation (fascinant Centre de l'Attention qui donne aux visiteurs à regarder dormir l'un d'entre eux, ou ennuyeux gâchis de nourriture, simple souvenir d'un vieux happening de John Bock) ou bien à la photo-vidéo, elle montre un seul peintre : mais c'est l'extraordinaire Semiha Berksoy, une autodidacte turque dont les autoportraits stylisés et sensuels sont bouleversants.


Les pavillons nationaux jouent le plus souvent en multimédia et aiment eux aussi altérer, aiguiser ou mêler les sensations visuelles, olfactives, auditives. Deux univers surtout séduisent violemment : celui des voyages impossibles du Hongrois Balazs Kicsiny, et celui qu'a peuplé de paille, de chrysalides et de monstres l'Islandaise Gabríela Fridriksdóttir. Fuir, là-bas fuir...