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Vivre
l'avant-garde au coeur même de la nostalgie est assez piquant :
jusqu'au 6 novembre, la Biennale de Venise présente de l'art contemporain
ce que ses professionnels veulent en montrer. Mais elle laisse aussi filtrer
les rudes nouvelles du monde.
La Biennale
de Venise fut créée en 1895 pour que chaque pays exposât
dans son pavillon des Giardini le meilleur (officiel) de son art. Depuis
lors, la ville s'est enfoncée de 25 centimètres, mais la
Biennale a hissé haut sa notoriété, ce que symbolise
cette année la Mer verticale projetée à 44 mètres
dans le ciel par Fabrizio Plessi. Le rendez-vous vénitien a multiplié
les pavillons nationaux, investi la Corderie de l'ancien Arsenal, essaimé
dans la cité : palais, églises, ponts, quais, canaux, plus
rien ne lui échappe. Des biennales ont partout surgi, à
Prague, Shanghai, Moscou, Sao Paulo, Dakar ou Montréal : seule
celle de Venise donne vraiment le ton, amplifie ou discrédite les
tendances et, bien que rien n'y soit à vendre, participe à
la fixation des cotes.
En effet, après l'avoir rapidement parcourue durant les très
mondaines journées d'inauguration, marchands et collectionneurs
déferlent sur la Foire de Bâle (la plus courue de toutes),
afin d'acheter les talents qu'ils viennent de déceler. François
Pinault, par exemple, a acquis avant même le vernissage de Bâle
les oeuvres que proposait Thomas Schütte, un artiste figuratif récompensé
à Venise d'un lion d'or. L'art ne se limite plus à combler
la sensibilité ou à susciter la réflexion : le très
sérieux fonds d'investissements Barclays Capital vient de le classer
parmi les placements fructueux, à condition d'évaluer ses
performances sur trente-cinq ans. Autant qu'esthétique, éthique
ou ludique, sa valeur est désormais spéculative et financière.
Mais il existe une autre lecture de la Biennale. Celle qu'induit Antoni
Muntadas en faisant défiler des brèves sur l'écran
du pavillon espagnol. Celle qui dresse une cartographie morale et psychologique
de la planète, un état des lieux politique et sociétal.
Les créateurs pressentent et ressentent les convulsions du monde,
s'en font l'écho, en sont un révélateur : dans le
pavillon russe, Galina Myznikova et Sergueï Provorov font souffler
le grand vent qui tout emporte, dans le pavillon israélien, Guy
Ben Ner s'invente pour refuge un arbre en kit. Quoi de plus explicite
que la sévère installation de l'Iranienne Mandana Moghaddam
: un pesant cube de ciment brut suspendu par quatre nattes épaisses,
veillé par des jeunes femmes vêtues à l'occidentale
qui ramènent, comme un voile, leurs longs cheveux sur leur visage
? Prendre le temps de visiter tous les accrochages, c'est se trouver presque
partout dans le monde à la fois, penser quelques minutes comme
une Coréenne seule face à la foule ou comme un Ukrainien
manifestant en orange. Comme une Afghane qui, en silence, repeint des
ruines en blanc ou comme un Roumain qui voit en l'Europe un trou noir.
C'est prendre conscience de l'explosion continue du monde, de l'obsolescence
de nos atlas, de l'incertitude des temps. Tadjikistan, Slovaquie, Monténégro,
Estonie : encore incertain, le geste créateur dans ces «nouveaux»
pays est une affirmation identitaire, une recherche d'enracinement, une
tranche d'histoire immédiate. Après tant de sollicitations,
se laisser paisiblement envoûter par la vidéo onirique de
Pipilotti Rist projetée à San Stae sur un plafond baroque
tendu de blanc est un vrai bonheur.
Le Biennale 2005 présente deux manifestations internationales -
nettement «occidentalo-centrées». La première,
intitulée par son commissaire Maria de Corral «L'expérience
de l'art», fait dans le labyrinthique pavillon italien le point
sur la décennie passée, privilégiant la vidéo
sans négliger peinture et sculpture : la nostalgie du jamais plus
s'accompagne d'une appropriation du passé considéré
comme simple matériau, l'angoisse devant la montée des pouvoirs
croise un rapport souvent violent au corps désublimé. Le
moment le plus hilarant en est le film porno-kitsch Caligula, par Francesco
Vezzoli : péplum orgiaque moquant l'original censuré de
1974, il est décapant au possible.
Rêver
l'Islande et la Hongrie
La seconde exposition internationale, installée par Rosa Martinez
dans la somptuosité défaite de l'Arsenal, conçoit
le présent comme préfiguration du futur immédiat.
Long cheminement (2 kilomètres) de la lumière vers un obscur
peut-être salvateur, elle est titrée «Toujours un peu
plus loin». Elle s'intéresse à ce qui perturbe la
perception : dans l'une des salles en lumière noire, des images
mouvantes sont ainsi projetées à grande vitesse et à
contresens, ce qui donne une folle sensation de vertige. Empire d'un paradoxe
théâtralisé, elle alterne d'innombrables vidéos
bombardeuses d'images avec des pièces contemplatives comme le cercle
en sable blanc de Mona Hatoum ou la dalle aux pelures-pétales de
Bruna Esposito, et les irrésistibles pitreries filmées par
Viacheslav Mizin avec les rites terrifiants photographiés par Cristina
Garcia Rodero. Strictement dévolue à l'installation (fascinant
Centre de l'Attention qui donne aux visiteurs à regarder dormir
l'un d'entre eux, ou ennuyeux gâchis de nourriture, simple souvenir
d'un vieux happening de John Bock) ou bien à la photo-vidéo,
elle montre un seul peintre : mais c'est l'extraordinaire Semiha Berksoy,
une autodidacte turque dont les autoportraits stylisés et sensuels
sont bouleversants.
Les pavillons nationaux jouent le plus souvent en multimédia et
aiment eux aussi altérer, aiguiser ou mêler les sensations
visuelles, olfactives, auditives. Deux univers surtout séduisent
violemment : celui des voyages impossibles du Hongrois Balazs Kicsiny,
et celui qu'a peuplé de paille, de chrysalides et de monstres l'Islandaise
Gabríela Fridriksdóttir. Fuir, là-bas fuir...
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