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Annick Rivoire in Poptronics

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Ils sont plus de 70 artistes dans l’exposition « L’Argent » à brillamment tourner autour du pot, à dévaluer ou réévaluer la valeur de l’art, la marchandisation du monde et le rapport à la monnaie. Il y a même les furtifs, ceux qui, comme The Center of Attention (une galerie semi-virtuelle londonienne), ont simplement payé Le Plateau pour être inclus dans l’exposition. « Cette transaction constitue l’œuvre, et la seule contribution, du Centre of Attention pour l’exposition. » Extrême ? Pas tant que ça : la disparition de l’artiste, sa dilution dans les arcanes du réseau ou la dématérialisation de la création sont une alternative aux normes marchandes. Alors non, poptronics n’a pas payé le Frac Ile-de-France pour organiser une table ronde au Plateau, et faire résonner du côté du Net la somme des questions que pose très justement l’exposition. Et poptronics ne se paie pas davantage pour organiser ce débat, pas plus que les deux artistes invités à débattre autour de la théma « Argent pas Net ? », David Guez et Martin le Chevallier, ne le seront.

Pourquoi cette précision ? La gratuité est sans doute consubstantielle à l’art, ce geste désintéressé, impérieux et forcément généreux de l’artiste qui n’aurait d’autre choix pour assouvir sa soif impérieuse de création... Surtout, Internet a porté la gratuité (vraie ou fausse) comme un thème majeur des débats contemporains (cf. le projet de loi « Création et Internet », les téléchargeurs « tous voleurs » selon Sarkozy, l’agitation des maisons de disques ou plus récemment des mondes du cinéma et du livre). Majeur au point qu’une culture nouvelle en émerge, cette culture dite du libre, née d’un contexte informatique, l’ouverture des codes source des logiciels (l’open source), de façon à permettre le développement collaboratif, une sorte de pratique post-hippie qui a su faire ses preuves (Linux ou Wikipédia, pour ne citer que deux exemples). Et d’une certaine manière, Internet a préfiguré les impasses actuelles d’un art indexé sur les cotations boursières, où de riches Chinois, Russes ou Allemands décident du bon (et mauvais) goût du jour.

Dès la préhistoire du réseau, à la fin des années 80, l’argent était le grand absent de la création liée aux nouveaux médias : le berceau du net-art était situé dans les ex-pays de l’Est, avides de pouvoir rattraper les standards artistiques internationaux et encore peu inscrits dans le parcours du collectionneur d’art. Le Net leur permettait alors une création autonome, indépendante des institutions et de toute structure, dématérialisée et ouverte sur l’international. Vingt ans plus tard, les mêmes qui prônaient un art démultiplié et évanescent pénètrent le marché de l’art avec des pièces physiques, manière de réintégrer la norme (et accessoirement sortir des vaches maigres…). Comme si le net-art avait anticipé la confusion entre art, marché de l’art et valeur de l’art. Les net-artistes n’ont cessé de poser la question de la valeur de « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » (d’après l’essai fameux de Walter Benjamin sur la photographie, toujours d’actualité) et de remettre en cause, via leurs dispositifs et les interactions proposées, les règles de sa portée marchande et esthétique.

Aujourd’hui, l’artiste qui utilise comme support la Toile et travaille la matière numérique est plus que d’autres confronté à la réalité d’une économie en devenir, une « nouvelle économie » dont les modèles sont à inventer (et où la rétribution des auteurs n’a pas été prévue). Inséré dans un réseau où le faux-semblant de la gratuité et les contradictions mêmes d’une économie immatérielle sont à l’œuvre, comment l’art peut-il trouver le moyen d’exister ?