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Pas plus quune bibliothèque numérique nest une
bibliothèque traditionnelle numérisée, lart
en ligne est quelque chose dautre que lart dhier mis
en ligne. Pour pasticher la formule de Benjamin sur la photographie :
la question nest pas de savoir si le Net art est un art, mais ce
que le Net renouvelle dans notre conception du travail artistique, production,
réception et rebonds.
Depuis une dizaine dannées, le Net art simpose en France
où il désigne les créations interactives conçues
par, pour et avec le réseau Internet, en les distinguant des formes
dart plus traditionnelles simplement transférées sur
des sites-galeries et autres musées virtuels. Le vocable Net art
fait aujourdhui consensus, au détriment dautres qualifications
comme « art Internet », « art rseau », «
cyberart », « Web art » qui manquaient à clairement
distinguer lart en réseau de lart simplement transposé
sur le réseau, pris comme une nouvelle vitrine pour la diffusion
de créations pensées et conçues hors du réseau.
De ce point de vue, la spécificité dInternet consiste
à proposer simultanément un support, un outil et un environnement
créatif. Il faut entendre ici par support sa dimension de vecteur
de transmission, dans le sens où Internet est son propre diffuseur
; par outil, sa fonction dinstrument de production, qui donne lieu
à des usages et génère des dispositifs artistiques
1 ; par environnement, le fait quil constitue un espace habitable
et habité. Dans ce contexte, le travail artistique vise
la conception de dispositifs interactifs, mais aussi la production de
formes de communication et dexposition visant à impliquer
linternaute dans le procès de luvre. Le site
Internet, la homepage, latelier on-line, les Mailing Lists ou les
forums de discussion constituent les cadres de sociabilités renouvelées.
En utilisant toutes les fonctionnalités dInternet
le Web (lhtml, le ftp, peer to peer) mais aussi le courriel, le
chat le Net art promeut des uvres dont les enjeux renouvèlent
les relations entre art et société.
USAGES ARTISTIQUES DE LINTERNET
Poursuivant la logique plus ancienne du Mail art (ou de lArt
postal), certaines uvres pour le réseau promeuvent la circulation
et la réception dEmails artistiques. La galerie londonienne
The Centre of Attention 2 a institué ce type daction en présentant
durant lété 2002 une exposition dEmail art.
Les artistes y étaient invités à produire des happenings
informationnels par propagation et contamination des messageries électroniques.
Mais lopération visait également linstauration
dun rituel de lecture. À la croisée de luvre
communicationnelle et de la performance, lexposition instaurait
une stratégie artistique de captation et de fidélisation
du public. Il sagissait pour les artistes de constituer un réseau
de contributeurs vers lesquels les messages pouvaient être acheminés.
Une fois inscrit, ce public engagé et volontaire était incité
à devenir lui-même lauteur dune uvre :
la meilleure réponse (reply) à lemail pouvant être
érigée en uvre dart, et lun des participants
se voir ainsi attribuer le statut et la place dartiste de la galerie.
Ce projet Net art résulte de linnovation (textuelle et culturelle)
promue par lécriture électronique en réseau.
La lettre électronique, à
mi-chemin de la performance dartiste et de lacte de langage
3, constitue une « communication dauteur », participative
et performative, dont la propagation adopte les modes damplification
propres à la « rumeur ». Au-delà des messages
véhiculés, ce type de dispositif érige ainsi en uvre
artistique le jeu des mises en lien, lesthétique relationnelle
et le réseau où se déploie lEmail.
Dautres projets impliquent un dialogue direct avec le public. Le
dispositif interactif Mouchette 4 sattache par exemple à
créer une proximité et un rapport intime entre luvre
et celui qui la consulte. Il sagit dun site qui transpose
sur Internet la logique du journal intime et met en scène, sur
un ton de provocation, les frontières entre vie artistique et vie
privée. Sa spécificité réside dans létablissement
dun échange personnalisé, visant à construire
et entretenir, à lécart de toute médiation
extérieure, une liaison quasi amoureuse avec le public.
La propagation de luvre et lapproche du public apparaissent
ici comme deux processus conjoints qui constituent pour lartiste
une part majeure du travail créatif. La stratégie adoptée
consiste en une tentative de séduction du public par la méthode
de ladressage personnalisé. Le processus conversationnel,
automatisé, exploite sur Internet les possibilités offertes
par la technologie des formulaires en PHP3. Un programme informatique
enregistre et mémorise les éléments dinformations
fournis par le public au cours de ces visites et envois dEmail :
le nom, ladresse, la date, lheure du message et son contenu
sont analysés et répertoriés, classés selon
les catégories de réponses et les informations quelles
contiennent. Le langage de programmation PHP3 rend possible, depuis le
serveur de lartiste, la création dune base de données
qui va récupérer ces informations et créer la liste
denvoi des différentes interventions personnalisées.
Un troisième type de projets Net art implique la captation et la
fidélisation dun échantillon dutilisateurs,
qui sera partie prenante de luvre et de son événement
en ligne. Cest le cas, par exemple, du théâtre virtuel
Diguiden 5 de lartiste français Michel Jaffrenou. Une fois
connecté et acheminé jusquà la page daccueil
de Diguiden, le public se trouve face à une première injonction
: « Vous allez vous inscrire dans masque et, dans dix jours, vous
recevrez votre mot de passe pour entrer dans mon petit théâtre.
» Cette inscription nécessite pour le public de déclarer
sa participation à luvre, de décliner ses nom,
prénom et adresse mail, puis de revêtir un login servant
à la fois didentifiant et de figure de jeu. La participation
étant limitée aux cent premières personnes inscrites,
certains visiteurs risquent donc de ne pas pouvoir en bénéficier.
Mais le risque pris par lartiste nest pas moindre. Puisquen
effet, miser simultanément sur la déclaration didentité
de linternaute et sur sa bonne patience semble relever dune
véritable gageure : le délai avant participation supposant
pour linternaute dattendre, dix jours durant, la délivrance
dun mot de passe.
Le dispositif de lartiste français Olivier Auber présente
un autre exemple de rapport ritualisé aux uvres du Net art.
Le Générateur Poïétique 6 propose sur le mode
du cadavre exquis de réaliser une image collective en temps réel.
La participation du public est ici orchestrée par un contrat assez
contraignant. Lannonce de lévénement se fait
par Email et engage une prise de rendez-vous ponctuel visant à
partager dans le temps et dans lespace la réalisation de
luvre. Ce Générateur Poïétique permet
en effet à plusieurs individus de se connecter à un moment
donné sur un site, dont le lieu et lheure du rendez-vous
avaient été préalablement fixés par courrier
électronique. Chaque participant doit avoir, suivant les recommandations
préalables de lartiste, procédé au téléchargement,
à linstallation et apprentissage dun logiciel de dessin
bitmap. Respectant lheure du rendez-vous, linternaute est
alors invité à rejoindre dautres participants anonymes
dans lobjectif dun dialogue interfacé. Laction
de chacun, visible simultanément par lensemble des participants,
déterminant létat de limage collective, comme
résultat de laction de tous.
APRÈS LUVRE OUVERTE, LUVRE FRAGMENTÉE
Ces différents projets artistiques jouent ainsi du potentiel communicationnel
dun média lInternet qui constitue tout
à la fois le support technique, loutil créatif et
le dispositif social de luvre. Pour autant rien nest
ici pleinement « joué » davance. Matérialisant
un « champ de possibles », ils mettent en jeu des matériaux
adaptables aux circonstances, ainsi quun glissement par lequel luvre
se trouve moins dans ce qui est donné à voir que dans le
dispositif qui la fait exister laffichage sur lécran
nétant que la face apparente de toute une infrastructure
technique et informationnelle. Luvre devient alors, de façon
plus large, lensemble des structures et des règles qui la
sous-tendent. Il en ressort trois niveaux enchâssés : le
dispositif (immergé) comme condition de linteraction ; linterface
(émergente) et son actualisation ou activation potentielle ; et
enfin, la croissance évolutive de ses différents contenus
: 1) Le programme informatique compose larchitecture évènementielle
censée régir le procès de production de luvre,
sans pour autant en fixer une fois pour toutes les variations et évolutions.
Il occupe une place ambivalente : dune part, il reste enfoui au
cur dune uvre quil ne peut manifester quune
fois traduit ou décodé ; dautre part, il constitue
un intermédiaire logiciel autonome, susceptible danimer dautres
projets. Autrement dit, si luvre dart numérique
ne peut exister sans le programme qui la génère, celui-ci
nen reste pas pour autant prisonnier. 2) Linterface, logicielle
et visuelle à la fois, est partagée entre une « esthétique
» et une « opérationnalité ». Elle est
censée composer loutil, lobjet et le (mi)lieu sociotechnique
au sein duquel pourront simultanément sécrire le projet
artistique, se déployer la part visible de luvre, et
sinscrire la réception active du public. Mais en nopérant
que par réduction, elle manque à traduire convenablement
la complexité des éléments quelle relie. Si
elle est désormais au centre de la coopération, et si elle
constitue un objet intermédiaire nécessaire au dialogue,
à la compréhension autant quà laction
concrète, linterface ne peut donc pleinement suffire à
« faire uvre ». 3) Le statut de limage dart
apparaît lui aussi transformé. Fragmentée et architecturée,
elle y est dotée de nouvelles prérogatives. Envisagée
dans sa profondeur, elle offre une scène habitable et praticable,
en même temps quune visualisation du parcours et de laction
quelle permet. Image « en creux », elle incarne désormais
un corpus de travail et tend à devenir linstrument dune
communication entre lartiste, lordinateur et le public. Autrement
dit, dans ce contexte de création numérique, limage
est utilisée tantôt comme prétexte à constituer
une uvre contributive, tantôt comme prétexte à
rencontrer les autres dans une tâche coopérative. Aussi présente
soit-elle, limage, rarement une finalité en elle-même,
tend à permettre des événements, des communications,
des actions.
Il en résulte une situation collective dénonciation
et dopération qui nest plus mise au service dun
résultat unique, mais se trouve encastrée dans un processus
continu et augmentatif dans lequel des acteurs multiples investissent,
individuellement et collectivement, une uvre qui reste pour partie
à faire et à refaire. Cette plasticité propre au
Net art lui confère par conséquent une inscription «
entre-deux » : entre lapproche totalisante mettant en avant
lidée dune structure ou dun ordre homogène,
et lapproche réticulaire mettant en évidence le flux
généralisé des ensembles complexes ouverts, plus
proche de lindifférencié ou du chaos. Dans ce contexte,
luvre se trouve perpétuellement tiraillée entre
lidéalisation dune production esthétique délimitée,
attribuable à un auteur singulier, porteuse de sa facture et de
sa sensibilité individuelle, et le produit des usages quelle
génère, résultant de ses appropriations et expérimentations
par autrui elles-mêmes susceptibles de travestir ou daltérer
considérablement la forme et les significations initialement déposées
par lartiste.
LUVRE EN SITUATION DE TRAVAIL
Cette configuration des dispositifs Net art engage une redéfinition
des conventions qui organisent et permettent la circulation aussi bien
que la réception des uvres dart. Luvre
nest plus donnée demblée, mais résulte
dun processus engageant les modalités de son exploration
et de son actualisation. Le récepteur sy voit attribuer un
rôle de plus en plus capital : tout est agencé pour lui redonner
la main et le sortir de la contemplation. La réception de luvre
devient désormais un travail, nécessitant parfois une expertise
technique élevée. Détenteur de nouvelles capacités
et responsabilités, le public participe de lobjet communicationnel
pour y déployer ses usages, en détourner les logiques de
fonctionnement et linvestir de nouvelles formes. On peut dans ce
contexte distinguer différents modes dintervention sur luvre
de la part du public : 1) Le mode de lecture sapparente à
celui du livre imprimé. Il sopère de façon
linéaire, sans offrir de possibilité de bifurcations intertextuelles
ou de transformation du corpus original. Les caractéristiques de
la page informatique permettent toutefois une lecture qui intègre
désormais les hors-champs de lécran. 2) Le mode de
navigation jouit des possibilités hypertextuelles promues par la
mise en forme numérique. La visite implique une exploration de
différentes pièces disposées par lartiste.
Non linéaire, elle se fait sur un mode réticulaire, au fil
dun parcours constitué dune série de bifurcations,
de lien en lien, dans les arborescences de luvre. 3) Le mode
altératif intervient dans les dispositifs qui réagissent
aux actions du visiteur. Lobjet de laction ne se limite alors
plus à la navigation dans un espace dinformation, mais permet
laltération de la forme et du contenu de ces informations.
Les actions du visiteur ont des incidences directes sur luvre.
Cest, dans ce cas, lintégration et la disposition de
matériaux apportés par le public qui constituent le dispositif
artistique ; 4. Le mode de communication apparaît dans les dispositifs
qui proposent un cadre de dialogue. Lacte artistique consiste à
disposer un espace en creux, dans lobjectif quil soit investi
et habité. Cest alors léchange dialogique, plus
que le contenu, qui est élevé au rang duvre.
La spécificité du Net art réside dans cette conjugaison
dune technique et dune occasion sociale. Investi à
la fois en tant quatelier et espace dexposition, Internet
reçoit et donne à voir des projets multiformes programmes
informatiques, interfaces utilisateurs, contenus évolutifs
qui incluent une possibilité de transformation. Limplication
du public, impératif renouvelé, est mise en scène
dans des dispositifs qui génèrent différents modèles
dinteractivité. Elle fait lobjet de stratégies
de fidélisation et repose sur la construction de « prises
» actives. Elle engendre, enfin, divers contrats et rituels de réception
propres au Net art. Les uvres « dialogiques » qui en
découlent aménagent une réception négociée
avec le public. Tout à la fois esthétiques, médiologiques
et sociales, elles ne peuvent, par conséquent, être saisies
« quen acte » ou « en travail ».
extrait
de Le Net art JEAN-PAUL FOURMENTRAUX (copyright JEAN-PAUL FOURMENTRAUX)
1. Dans cet article, le terme « dispositif
» est entendu au sens pragmatique dun environnement sociotechnique
qui comprend à la fois les machines et les mécanismes de
lexpérience du Net art. Cf. Roland Barthes, « En sortant
du cinéma » dans Le Bruissement de la langue : Essais critiques
IV, Paris, Seuil, 1975, p. 407-412 ; Geneviève Jacquinot-Delaunay,
Laurence Monnoyer « Le dispositif. Entre usage et concept »,
Hermès, n° 25, CNRS Éditions, 1999. Pour une lecture
du concept de dispositif, appliquée aux environnements et technologies
numériques, voir également Anne-Marie Duguet, Déjouer
limage, Jacqueline Chambon, Nîmes, 2002.
2. La galerie londonienne The Centre of Attention
produisit lexposition Email Art, du 12 août au 16 septembre
2002. Voir le site Web http://www.thecentreofattention.org, ainsi que,
pour compléter cette thématique, les travaux de Jaka Zeleznikar,
http://www.jaka.org/index.html, Etoy http://www.etoy.com et RTMark, http://www.rtmark.com.
3. Un « énoncé performatif
», au sens de John Langshaw Austin, Quand dire cest faire,
Paris, Seuil, 1970.
4. Pour un compte-rendu des stratégies
artistiques et informatiques mises en uvre par Mouchette (http://www.mouchette.org)
pour fidéliser son public au fil des échanges réguliers
par Email et autres privilèges dont il a aujourdhui lexclusivité,
voir : Jean-Paul Fourmentraux, « Quête du public et tactiques
de fidélisation : une sociologie du travail et de lusage
artistique des NTIC », Réseaux, n° 125.
5. Cf. Michel Jaffrenou, Diguiden, http://www.diguiden.net.
6. Cf. Olivier Auber, Générateur
Poïétique, http://www.enst.fr/~auber.
JEAN-PAUL FOURMENTRAUX est sociologue au Centre de sociologie du travail
et des arts, EHESS, Paris. Dernier livre publié : Art et Internet.
Les nouvelles figures de la création (Éditions du CNRS,
2005).
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