the centre of attention
Le Mail Facteur d'Art, Annick Rivoire dans Liberation (30 Aout 2002)
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Jamais exposition n'était allée aussi loin dans l'immatériel. Ni murs, ni site web, juste une volée de mails. The Centre of Attention, la galerie londonienne à l'origine d'EMail art, creuse un sillon low-tech, entre questionnements sur la position du spectateur et sur le statut de l'objet d'art. Sa dernière proposition a tout pour intriguer : en plein coeur de l'été, quand le Web s'alanguit et les boîtes aux lettres électroniques crépitent autant qu'un feu à l'agonie, il faut s'inscrire pour recevoir un «e-mail d'art», chaque lundi du 12 août au 16 septembre. Jenny Holzer, plus coutumière d'installations monumentales (ses textes défilent façon publicités géantes dans la rue, sur les toits des immeubles...), Ken Friedman, l'un des fondateurs de Fluxus, la Suissesse post-pop'art Sylvie Fleury, le performer Simon Poulter, et Simon Faithfull, le plus multimédia du lot, ont répondu à la proposition du curateur Pierre Coinde. A charge, pour les «visiteurs», d'envoyer leur propre contribution, écho aux courriers d'art, pour constituer le sixième artiste de l'exposition.

La règle du jeu ? «Une expo e-mail plutôt qu'un site Internet, parce que l'e-mail limite l'apport de la programmation», explique Pierre Coinde. Enigmatiques. Sylvie Fleury a envoyé une étonnante photo, deux statues de singes aux yeux rouges, accompagnée d'un texte sibyllin : «Au loin dans les rizières de la montagne les grenouilles croassent leur chansonnette du soir.» Ken Friedman est tout aussi énigmatique. Son «Mandatory Happening» tient en quelques lignes : «Vous déciderez de lire ceci ou de ne pas le lire. Quand vous aurez pris votre décision, le happening sera terminé.» Ladite performance a déjà été réalisée en 1966, dans une version déambulatoire : l'artiste montrait de maison en maison un bout de papier affichant le même texte. Anthropologie. Sur le site de la galerie, Ken Friedman offre le manuscrit 52 events 2002, répertoriant les microperformances dont le groupe Fluxus fit sa spécialité (tout le monde est artiste, l'art est partout, y compris dans le courrier, etc.). Et Simon Poulter, le plus prolixe pour l'instant, raconte l'histoire anthropologique des bases de données, sous forme d'un récit à la «Retour vers le futur». «J'ai essayé de rassembler des artistes venant d'horizons complètement différents, et de voir quelle serait pour chacun la façon dont il s'accommoderait de l'e-mail en tant qu'objet ou support d'art», explique Pierre Coinde.

Tous explorent de facto les possibilités du média, aucun ne se préoccupe de la question de «l'objet». Et, pour l'instant, les quelque 2 500 inscrits n'ont pas vraiment eu le sentiment d'être partie prenante de l'échange. Et le mail est d'abord outil de communication. Leurs courriers sont aussi froids et impersonnels que du spam...

 

 
  Anne Rivoire dans Liberation